Ouest algérien, les années 1970-80 . . .
"Je rêvais de rester sur le même trottoir en voyant un policier arriver, de ne plus rougir en demandant un café, de ne plus balbutier devant n'importe quel fonctionnaire." C’est ce que nous confie l’homme assis sur une chaise au quatrième jour de son récit.
Ancien instituteur, il est devenu un petit fonctionnaire de l’État algérien, employé zélé du service de l’Information du Parti; il est un rouage efficace et soumis d’une machine administrative aveugle et policière.
"La cible est atteinte quel que soit l’angle de tir", déclare-t-il, fièrement, le corps souple, singeant un célèbre espion britannique, tout en se vantant de déceler à partir d’une seule syllabe, d’une des nombreuses lettres qu’il reçoit et dépouille, le symptôme d’une grève, tout en faisant la différence entre délation et devoir, diffamation et dénonciation.
Empli momentanément de toute puissance, convaincu de sa légitimité, il en vient à philosopher sur les bienfaits de cette institution répressive, de l’opportunité d’une opposition dans un gouvernement de gauche, ou à conspuer un vieux communiste qui repeint sa maison en rouge , oubliant qu’il peut à tout moment passer d’accusateur à coupable.
Les années d’inquiétude et de doute semblent lointaines.
Cet homme, face à nous, dont nous ne connaîtrons ni le nom, ni le prénom, semble être venu nous relater, avec un luxe de détails et une verve toute délicieuse, une surprenante affaire de masturbation dans les toilettes communes du service de l’information du Parti.
Cet attentat dans "ce lieu saint" va générer en lui un délire de suspicions, d’interrogations et d’angoisses.
Tel un croisé des temps modernes, il va s’investir corps et âme, dans la recherche des coupables afin de les faire châtier, avant que la rumeur ne descende dans la rue et ne salisse la renommée du Parti, si injustement atteint.
Croisade dans laquelle foisonnent rebondissements et digressions, où se mêlent anecdotes, contes, rêves, souvenirs, chroniques et réflexions.
Empreintes de fanfaronnades et de compassion, ces tribulations kafkaïennes sont avant tout la critique d’un système politique corrompu en place et d’une omnipotence religieuse, qui s’immiscent à chaque instant dans le quotidien et l’intimité de chacun. Et la description d’un enfermement individuel et collectif.
La découverte de la vérité, "ironique pied de nez", sera cruelle pour ce fonctionnaire aux convictions politiques opportunistes, assujetti à la férule moraliste de l’état et aux dogmes religieux, dont l’exiguïté de la vie n’est que frustrations sexuelles, contraintes et arrangements dans une promiscuité familiale étouffante.
Pour cet homme naïf qui s’est fourvoyé, c’est le constat de la réalité professionnelle et politique, et non la lubricité et la matière artistique tant redoutées, qui anéantira ses dernières illusions.
L’Auteur / Mohamed Kacimi
"Écrire en français, c’est oublier le regard de Dieu et de la tribu, inventer ma marge illusoire mais vitale, mon espace intime, forger ma solitude et ma mémoire, réaliser la rupture avec cette longue chaîne de traditions, d’héritages, de legs, que les miens assument depuis des millénaires. C’est nier le dogme pour célébrer toute transgression."
Mohamed Kacimi el-Hassani est né en 1955 à El Hamel, ville sainte des hauts plateaux d'Algérie, phalanstère soufi, dans une famille millénaire de théologiens, noble et cultivée. Adolescent, il découvre Rimbaud et les surréalistes, et décide d’écrire en français. Il étudie la littérature française à l’Université d’Alger, écoute Léo Ferré au théâtre de Sidi Ferruch.
Étouffé par l’Algérie de Boumédiène (1965/78), il quitte son pays avec un aller-simple et s'installe en 1982 en France, qui ouvre enfin ses portes aux oiseaux migrateurs.
Il publie des traductions avec Bernard Noël et Eugène Guillevic. Il sort son premier roman, Le Mouchoir, en 1987. Des essais, un second roman, Le Jour dernier, ainsi que de courts récits autobiographiques sur son enfance à El Hamel paraissent chez Autrement, Balland ou Gallimard. Puis il se tourne vers l'écriture théâtrale.
Son dernier roman, L’Orient après l’amour sort en 2008.
Les hasards de la vie lui font découvrir le théâtre du Soleil. Au moment où l’Algérie est à feu et à sang, Ariane Mnouchkine lui demande d’écrire un texte en hommage aux libertins et aux libres penseurs de l’Orient. Ce sera, Le Vin, le vent et la vie, qu’elle mettra en lecture au Festival d’Avignon en 1997. Sa pièce 1962, Prix Lugano du théâtre, est accueillie au Théâtre du Soleil, et La Confession d'Abraham, écrite lors d’un séjour au Sinaï, fait l'ouverture de la saison 2002 du Théâtre du Rond-Point à Paris. Il signe l'adaptation de Nedjma, le roman de Kateb Yacine, au studio de la Comédie Française la même année. Il reçoit en 2005 le Prix SACD de la francophonie. En 2006, Babel taxi est créé au théâtre des Halles scène d’Avignon.
À Beyrouth, il fait la rencontre de Darina al-Joundi. Il l’aidera à écrire le magnifique Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter qui sera joué au Festival d’Avignon en 2007. Terre sainte, publiée à L’Avant-Scène Théâtre, reçoit la mention spéciale du jury du Grand Prix et est jouée à la Cartoucherie en 2009.
Les Tribulations et mésaventures d’un petit fonctionnaire du Grand-Ouest est la première adaptation du roman, Le Mouchoir. Elle a été réalisée par Patrick Simon-Jouvence sur une idée originale de Tariq Bettahar.
Actuellement délégué général des Écritures Vagabondes, association qui organise notamment des résidences d'écriture internationales, Mohamed Kacimi a animé des ateliers d’écriture autour des thèmes de La Genèse à Nancy, Saint Denis, Stains et Dreux.
En tant que journaliste, il collabore à Actuel, Le Monde, pour lequel il a réalisé un reportage au Yémen, et à France Culture. Mohamed Kacimi est également l’auteur d’une Encyclopédie du monde arabe pour les enfants, parue aux éditions Milan en 2001.
Le Contexte historique de l’Algérie
L'action du Mouchoir se situe dans l'Algérie des années 1970/80.
L'indépendance est acquise en 1962, d’âpres et sanglantes luttes. Les années 1960/70 sont celles de l'édification de la jeune nation algérienne.
En 1965, par un coup d'Etat militaire, Houari Boumédiène renverse le président Ben Bella et s'empare du pouvoir. Il veut construire une nation moderne et autonome. Il instaure un régime socialiste et inscrit dans la Constitution l'Islam comme religion d'État, paradoxe politique de l'Algérie indépendante.
Sur le modèle socialiste et collectiviste, il met en place la révolution agraire qui redistribue les terres aux paysans pauvres. En 1971, au nom du principe de récupération de la richesse nationale, Boumédiène nationalise les hydrocarbures au grand dam de la France. Ainsi, grâce à l'exploitation du gaz et du pétrole, essentiellement, le pays connaît la prospérité et développe son économie, crée les infrastructures industrielles, de santé, de justice, d'éducation, de transports et met en place un ambitieux programme d'alphabétisation.
Très vite, une classe moyenne et intellectuelle émerge. Boumédiène acquiert une image et une place importantes sur la scène internationale en devenant l'un des leaders charismatiques du mouvement des « non-alignés » qui cherchent, avant tout, à défendre les intérêts des pays du Tiers-monde.
Sur le plan intérieur, le FLN (Front de Libération Nationale), le parti historique des moudjahidines (combattants pour l'indépendance de l'Algérie), est au pouvoir et reste le seul parti politique autorisé. Les opposants, communistes ou islamistes, sont sévèrement pourchassés par la police politique.
La jeunesse, notamment estudiantine, mue par son irrépressible désir de liberté et d'occidentalisation, lutte pour l'émancipation culturelle de l'Algérie et celle des femmes algériennes, mais elle se heurte à un régime autoritaire, qui se distingue par la corruption, les privilèges et les passe-droits accordés à quelques familles influentes.
La société, lentement, se fracture en deux : les défenseurs de la laïcité et de la modernisation se confrontent aux représentants de la religion, de la tradition et des archaïsmes ancestraux.
En 1978, à la mort de Houari Boumédiene, le colonel Chadli Bendjedid lui succède à la tête du pays. Il démocratise la politique, l'ouvre au multipartisme et desserre l'étau policier. Il privatise certains secteurs de l'économie. La corruption, les déficits chroniques, la chute des cours du pétrole précipitent le pays dans une importante crise économique provoquant une augmentation massive du chômage, notamment chez les jeunes.
Ces derniers se révoltent en 1988 mais la répression est sévère.
Opportunistes, les mouvements islamistes émergent et prolifèrent avec force, séduisant la jeunesse, écoeurée par la brutalité du régime et l'intensification de la
En 1992, le FIS (Front Islamique du Salut), parti politique islamiste intégriste, sort vainqueur des premières élections libres du pays. L'armée annule aussitôt les résultats, prend le pouvoir afin de juguler la déferlante religieuse qui plongera pourtant l'Algérie dans une guerre civile sanglante de plus de dix ans aux conséquences humaines et économiques désastreuses.
Néanmoins, l'action du roman Le Mouchoir se déroule avant le chaos, dans une Algérie prospère, bien que sous surveillance, dans l'ignorance du raz-de-marée intégriste qui ravagera le pays dix ans plus tard, le faisant basculer dans une violence meurtrière.
Note du metteur en scène / Patrick Simon Jouvence
Tout en conservant la trame initiale du roman, le déroulement de l’intrigue sur six jours, la verve et la truculence stylistique de l’auteur, j’ai tenté de renforcer la théâtralité du texte initial.
En premier lieu, j’ai réduit une partie des nombreuses digressions romanesques, bien que savoureuses, mais qui affaiblissaient la dynamique globale. Je me suis concentré sur la structure narrative, le foisonnement des idées et les différents univers qu’explore le texte afin de mettre en évidence la pertinence des événements retenus, le rythme et la conclusion de chaque journée.
En outre, de manière à renforcer la perception de ces évènements, mais aussi pour actualiser la parole émise et accentuer la relation que le protagoniste instaure avec le public en lui adressant ce fragment de vie, certaines parties du texte ont été mises au présent de l’Indicatif.
Afin de conserver la forme stylistique du texte, j’ai été très attentif à exploiter la forme fantasmagorique de certaines parties, respectant l’alternance entre les passages réalistes, intimes et poétiques ou burlesques de celui-ci.
Je ne souhaitais pas que ce spectacle se transforme en constat à charge contre une nation ou une religion. Ce n’est ni ce que l’auteur a voulu exprimer, ni l’enjeu d’une oeuvre théâtrale me semble-t-il.
C’est l’universalité de son contenu politique et humain qui a motivé ma volonté de monter cette oeuvre.
Bien que l'auteur ait approuvé ce travail en validant l’adaptation, nous avons décidé de la soumettre, dans sa totalité, à l'épreuve de la représentation dans le cadre d'une lecture/mise en jeu.
Par une ébauche de mise en jeu et de forme scénique, nous voulions confronter le texte, la pertinence des formes théâtrales mises en oeuvres, nos partis pris artistiques à une théâtralité en action.
Cette première étape effectuée, nous avons élaboré une maquette regroupant deux journées et demi sur les six que contient le spectacle, dans une mise en scène élaborée avec costumes, une scénographie et une création lumière succinctes. Ce travail fut donné en novembre 2011 à l’Atelier René Lyon, à Paris, en présence de l’auteur. Cette maquette est pour nous la dernière étape avant le montage final du spectacle, et une carte de visite concrète à notre recherche de partenaires financiers et de co-productions.
Grace au rapport frontal qu’établi le comédien avec le public, le personnage instaure un dialogue et s’encre dans une réalité vraisemblable, permettant ainsi au comédien de s’éloigner de la forme littéraire initiale de l’œuvre et d’accentuer l’incarnation du texte. Le texte se devait d’être parler et non lu. Néanmoins, nous avons diversifié les formes théâtrales, variant le jeu du naturisme à la pantomime et au grotesque sans toutefois allez jusqu’à l’autodérision.
Je ne souhaitais pas représenter les différents lieux qu’évoque le roman, mais en choisir un seul et le transformer en territoire polyvalent de jeu et de récit où toutes les actions se dérouleraient.
En ce sens, le bureau de ce petit fonctionnaire est le centre géographique et symbolique de cette histoire. C’est le lieu représenté.
Le domicile, les toilettes communes, la terrasse du café, le voyage à Oran … sont les provinces de ce territoire. Tout comme les autres personnages du récit : l’épouse et la famille, le commissaire, Abdou et la secrétaire, Mahfoud, le vieux communiste, sa veuve et l’imam … sont la diversité invisible de ce territoire.
Les lieux et les personnages ne se matérialisent que momentanément le temps de chaque péripétie, par le jeu du comédien.
Ce qui existe sur scène, c’est ce petit fonctionnaire, son bureau et son regard sur les événements qui se déroulent et la société qui l’entoure, révélant par là même son enfermement, l’exiguïté de sa vie. Dans cette structure scénographique devront s’intégrer une bande son ainsi que des projections vidéos servant de contrepoids ou de supports au récit.
L’adaptation / Patrick Simon Jouvence
J’ai découvert le roman de Mohamed Kacimi, Le Mouchoir, grâce à Tariq Bettahar, qui m’a demandé de le lire et d’envisager une adaptation théâtrale si je le jugeais judicieux.
Si j’avais assisté quelques mois plus tôt à une des représentations de Terre sainte, au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes, texte magnifique et porté avec une justesse rare par le comédien Mehdi Dehbi, je ne connaissais rien de l’auteur, ni ses autres pièces, ni ses romans, ni ses récits. C’est donc avec une impatience gourmande que j’ai débuté la lecture de ce texte.
Un plaisir immédiat s’en est dégagé, tant par la flamboyance de sa langue, toute jouissive, savante, précise et drôle que par son contenu profond.
Le roman est une satire politico-policière, aux multiples ramifications et arabesques, qui se développe sur six jours jusqu’à la découverte des coupables.
Mohamed Kacimi écrit ce roman à Paris dans les années 85/87. C’est l’expression d’un trop-plein, d’une envie de vider son sac, d’un désir de mettre un point final à sa vie en Algérie.
S’il y a déception, il la cache. Pas d’apitoiement, il nous offre un texte joyeux, drôle, caustique mais y mêle tendresse et compassion. Et il préfère l’allégorie afin de restituer sa vision particulière de son pays natal, l’Algérie des années 70/80, à une description journalistique ou naturaliste de cette période.
La situation qu’il expose est celle, assez commune d’un pays auréolé d‘une gloire passée (une guerre d’indépendance gagnée suivie d’une république instaurée) qui flirte avec la corruption, accorde des privilèges à une minorité toute en flattant les bas instincts et le désarroi d’une population démunie et désorientée.
Un système qui transforme l’individu lambda, éreinté et au bord du désespoir, en un rouage obéissant et efficace d’une machine administrative répressive qui pratique la délation.Si dans ce texte, il s’agit de l’Algérie, il suffit de traverser la Méditerranée pour rencontrer des situations similaires. La France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne, la Grèce, tous connurent leurs années noires.
Notre histoire contemporaine européenne estcoutumière de ces chaos. Plus d’une de nos nations s’est précipitée dans la collaboration, le fascisme ou la dictature, utilisant les instruments de la peur, se servant de la légitimité des institutions en place, des forces de la police ou de l’armée pour mieux surveiller, piéger, juguler, condamner, déporter, assassiner les individus ou mouvements citoyens susceptibles de menacer le régime en place et ses représentants, s’allient si possible avec le dogme religieux en place ou du moins le ménageant.
Le parcours du fonctionnaire, que Mohamed Kacimi relate dans son roman, est en quelque sorte une projection de ce pays natal. Cet individu incarne le passé et l’avenir, les aspirations, les souhaits et les contradictions de ce pays (tant aimé mais abandonné) qui emprunte un chemin chaotique et dangereux.
Lorsque l’auteur suggère avec humour et dérision un déferlement religieux où se mêlent débordement, démesure, radicalité et folklore, son intuition est d’une justesse toute prémonitoire et historique.
Quelques années plus tard, l’Algérie connaîtra une effroyable guerre civile, sanglante et brutale.
"Suivre l’instinct de la masse, ne rater ni ses joies ni ses peines, tel est notre principe ! La réserve tue souvent les rendez-vous avec l’Histoire. Aussi nous tapons à toute porte entrouverte dans l’espoir de découvrir, tapi à l’ombre de l’anonymat ou du doute, l’incertain porteur de pérennité. C’est en ces moments combien historiques, où le Parti, afin de récupérer forces et souffle, doit céder à tout flux pourvu que le débit soit considérable."
Comment résister à l’envie de s’emparer de ce texte? La théâtralité du récit, sa portée et l’universalité de son propos m’ont poussé à tenter l’adaptation, car sa force et sa résonnance sont captivantes et stimulent la réflexion du citoyen et l’introspection de l’homme que je suis.
Extrait de la première journée
Samedi
- Comme tout fonctionnaire, j’entame toujours ma semaine avec un moral de démissionnaire. Ce matin, mon réveil était ordinaire. Sans angoisse ni incertitude, juste la frustration de ne pouvoir jouir de cinq minutes de sommeil supplémentaires.
Atteindre la cuisine, prendre son café, suppose d’abord de passer sur le corps des autres membres de la famille, endormis dans le couloir. Véritable exercice d’artificier où il faut déceler avec tact les points d’appui possibles dans une masse compacte de corps soudés par draps et couvertures, afin d’éviter les plaintes de ceux dont l’estomac reçoit, à sept heures matin, une poussée de 70 kilos.
L’apothéose, c’est la cigarette. Pour en jouir il faut presser la sortie du père. La vieille doit accélérer le repassage de la gandoura, armées de serpillières et de balais les filles répandent plusieurs sceaux d’eau dans sa chambre, et les garçons doivent s’assurer qu’il a bien pris le chemin de la mosquée avant de me donner le feu vert.
Toutes ces péripéties matinales m’empêchent d’être à l’heure, mais ne sont pas pour moi sources de tracas ou d’inquiétude. Ce ne sont ni les excuses ni les alibis qui me font défaut. Le quotidien en est si chargé.
Si par hasard, on venait à m’en faire la remarque, chose très improbable d’ailleurs, je n’aurais qu’à citer la longue liste des handicaps courants qui disculpent le fonctionnaire et accablent l’administration: l’éloignement de mon domicile, le retard de réception des voitures de service, les pannes chroniques du bus municipal. Le retard, c’est peut-être la seule promotion qu’un fonctionnaire peut s’accorder sans passer par la voie hiérarchique …
À la Fédération du parti, la répartition des bureaux entre les différents employés n’a pas été longue. Le premier étage a été réservé au planton, à la femme de ménage et aux dactylographes; le deuxième, aux délégués des organisations de masse. Quant au troisième, le commissaire le partage avec ses cinq adjoints. Je suis en sixième position, tout au début du couloir, le commissaire étant au fond.
Meilleure aurait été ma place, si on s’était soucié du niveau d’instruction, je suis l’unique bachelier du service, mais cette position ne me gêne pas outre mesure, l’âge étant une promotion inéluctable.
J’aime mon bureau! Il est ma revanche quotidienne sur l’espace, une revanche tirée de l’ampleur de mon lieu de travail contre l’exiguïté de ceux de ma vie. 20 m2 pour moi tout seul! 20 m2 pour un Journal officiel, une agrafeuse, cinq chemises, un agenda et mon bureau en placage de teck.
Pendant plusieurs mois, les rideaux constituaient la seule note esthétique, impossible de trouver des images convenables sur le marché! Jusqu’au jour où j’ai eu l’idée de m’adresser à un cousin émigré. Je le savais porté insoumis, je lui promis une efficace intervention en sa faveur contre de belles photos. Sa réponse ne tarda pas, moins d’une semaine après, je recevais de sa part un énorme pli qui contenait des posters de magnifiques crépuscules et un portrait de femme.
En matière d’art, ce sont-là mes deux seules sources d’émotion véritable, si toutefois leur représentation n’est pas abstraite: les bouleversements m’inspirent de grandes inquiétudes.
Ce jour-là, je fis trois heures supplémentaires. Il me fallait trouver à chaque photo son emplacement adéquat . . .