MOLIÈRE (1622-1673)

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Le théâtre de Molière dénonce les erreurs et les pièges de l’imagination. Il met en scène les rapports complexes qu’établissent les êtres humains avec la vérité, la sincérité, le mensonge, la manipulation, la dissimulation, l’imposture et les compromis que chacun d’entre nous instaurons de manière  souvent inconsciente. Ces accommodements qui nous paraissent, si souvent, bien plus doux et plus rassurants que les cruelles réalités de nos existances et leurs conséquences. Chez Molière, cette dénonciation est joyeuse et féroce à la fois. 


Les 12 et 13 décembre 2026, au Studio 148 d’Alfortville, nous présenterons deux de pièces de Molière, Le Mariage forcé et Monsieur de Pourceaugnac. Elles ont pour intrigue commune "le mariage". 


Dans la société française du XVIIème siècle, le mariage est rarement d’amour, il est endogamique, quel que soit l’extraction de naissance des futurs mariés. Il est, avant tout, la consolidation d’une structure familiale et sociétale. Cette institution est utilisée pour créer et renforcer des alliances politiques et économiques. Elle organise la transmission et la fructification du patrimoine, favorise et peut permet l’élévation hiérarchique et sociale dans certaines conditions, toutefois avec toujours des prérequis religieux et de caste contraignants, agrémenté généralement d’une contrainte géographique. Ce contrat social et financier est minutieusement rédigé par un notaire, sous l’autorité prégnante des pères. Parfois, il est établi dès la toute petite enfance des futurs conjoints. 

C’est la mise en place de la prédominance du droit, du judiciaire et de la toute-puissance des pères dans le cadre domestique, prolongement du "droit divin", renforcé par Louis XIV.


Le Mariage forcé (1664-1668)

La pièce est une satire féroce. Elle relate les mésaventures d’un vaniteux et naïf célibataire d’âge mûr, Sganarelle. Ce petit bourgeois, fortuné et repu, s’est mis en tête d’épouser la jeune et charmante Dorimène, fille d’un noble désargenté, non par amour mais afin de s’assurer, pour ses vieux jours, une retraite affective, sexuelle et domestique confortable et perpétuer enfin "la lignée des Sganarelle". 

 

Son ami Géronimo, homme avisé, le lui déconseille dans un premier temps. Face à l'entêtement de Sganarelle, il finira par s’amuser de l’extravagant projet de son ami et lui proposer ses services dans l’achat d’un diamant pour cet événement. 


Lorsqu’il rencontre Dorimène, seul son désir transparait et celle qu’il croyait posséder et dominer à bon compte, se dévoile indépendante. Affranchie et lucide sur le caractère unilatéral de cette alliance, Dorimène lui propose, sans embarras, un troc : sa jeunesse, sa gaité et sa beauté contre une riche garde-robe, des divertissements et une liberté totale, dont celle d’aimer qui bon leur plairait.

Décontenancé par cet aplomb et inquiet du caractère émancipé de la jeune femme, il consulte deux philosophes, Pancrace et Marphurius et deux Égyptiennes bohémiennes afin de vérifier de l’opportunité de cette entreprise, qu’il doit conclure et célébrer le soir-même. 

Chacun y va de son charabia, de sa creuse rhétorique, de ses boniments, plus enclines à relever leur posture pédante de sophiste ou à tenter de le dépouiller de sa bourse, qu’à lui prodiguer conseils et enseignements.


Après, une mortifiante rencontre inopportune avec Lycaste, le séduisant et complaisant amant de Dorimène, enlaçant tendrement cette dernière ; humilié et affligé, Sganarelle décide de se rendre chez Alcantor, le père de la jeune fille pour se dédire de son engagement matrimonial. 

Cupide, le père reste inflexible et dépêche, Alcidas, son fils, auprès de Sganarelle, afin de le "raisonner" en lui proposant un duel. 


Cette dernière confrontation clos la pièce. Elle sera redoutable pour Sganarelle, le piège se refermera irrémédiablement sur lui. 



Le Mariage forcé n’est pas une romance mais bien une farce cruelle. La pièce dépeint une marchandisation sordide, un donnant-donnant entre des protagonistes. Tous nous paraissent opportunistes. Il n’y a ni altruisme, ni étique, ni moral, ni sentiment, ni passion. Chacun semble chercher à satisfaire son intérêt propre.


Lorsque Sganarelle parle de Dorimène ou lorsqu’il la rencontre, son attitude n’est pas celle d’un fiancé qui courtise, qui complimente, qui exprime un quelconque sentiment amoureux, une affection contenue, une tendresse dissimulée … Il n’évoque que son impatience à entrer en possession de la jeune femme, que son bon droit et sa capacité à en jouir, le plus longtemps, sans que la société ne puisse le déplorer et ne le lui reprocher ; seul sa concupiscence transparait. 




La pièce en premier lieu, dénonce la marchandisation du corps féminin dans le cadre marital, son assujettissement physique et moral, réduisant les plus dociles à se soumettre et à subir ; et les plus combatives à la duperie, à la manipulation, en cocufiant leur époux, en espérant une mort rapide de ce dernier, en le dépouillant de son vivant, rien de bien réjouissant.

La pièce fustige aussi la toute-puissance phallocratique des hommes et l’inégalité entre les sexes, la domination sociale des plus riches, le patriarcat, la complaisance d’une société qui sacrifie et contraint  sa progéniture à une opération financière fructueuse, qui favorise la satisfaction d’égoïstes lubies de vieillards fortunés, qui autorise des pères à faire de leurs filles des nonnes si elles refusent le mari qu’on leur impose, à déshériter leurs fils, à les bannir et à s’octroyer leurs jeunes amantes si besoin et si envies.


En analysant de plus près les personnages masculins de l'entourage de Dorimène, nous constatons qu’ils se comportent de manière à tirer profit de sa jeunesse et de sa beauté. Ils s’inscrivent dans une mise en place d’une marchandisation du corps de Dorimène ; ils s'apparentent à un trio de "proxénètes", le père, le frère et l’amant, chacun à leur manière. 

Le père, Alcantor, tel un marchand de bien, perçoit sa fille comme un fardeau, une "affaire" peu rentable, à céder rapidement et au plus offrant. ll sonde le marché matrimonial et ferre le potentiel époux,  Sganarelle, dans notre cas. Sans scrupule, qu’importe les sentiments de sa fille ou les nouvelles réticences du potentiel gendre. Il se présente affable et déterminé, il s’exonère de tout préjugé, feint l’incompréhension, si besoin, que de rater la conclusion de "la vente". Tout comme, si l’occasion s’en présentait, nous pourions imaginer, que ce père, sans état d’âme, pourrait vendre son fils à une veuve ou une riche roturière.

Son fils, Alcidas, n’est autre que le bras armé de cette entreprise. Il ne défend ni la vertu de sa sœur, ni son bonheur, ni son l’honneur, mais l’accord financier que son père a établi et dont il espère jouir indirectement, en se constituant une dote ou en obtenant une charge. Afin de sécuriser la résolution du contrat, glacial, brutal, il n’a aucun état d’âme à user de la violence pour contraindre l’acheteur, Sganarelle, dans la pièce, ne lui laissant que le choix, entre le mariage ou la mort. 

Quant à Lycaste, l’amant, il est sans doute le plus roué de tous. Veule, il accepte tacitement et aisément, la marchandisation de Dorimène, tant qu’il puisse continuer à jouir des faveurs de la jeune mariée et de sa nouvelle aisance financière, tout en espérant être reçu et faire "des affaires" avec Sganarelle, dans  l’espoir, évidement, de s’enrichir à ses dépends.


À l’opposé de cette galerie de prédateurs avérés, un personnage se démarque par sa probité ; c’est Géronimo. Il représente "la raison" et "la tempérance". C’est un homme réaliste et pondéré, éduqué, affable, il aime la vie et la connait. Il n’est pas dupe des mirages de l’esprit. C’est lui qui alerte et met en garde, avec  franchise et alacrité, et qui tente de raisonner, Sganarelle, sans succès. 


Il est de la trempe de Philinte (Le Misanthrope 1666), qui incarne la modération, et le compromis. Pragmatique, acceptant les usages du monde, il n’hésite pas à parler avec franchise tout en faisant preuve de clémence envers la nature humaine.   


La pièce fustige aussi l’incapacité de l’homme à entendre et à réfléchir avec honnêteté. Sganarelle, qui semble venir chercher, "la contradiction" est toutefois incapable de la percevoir et de l’accepter. Qu’elle soit émise avec franchise et mesure par son ami, Géronimo ou de manière inintelligible par "les deux philosophes". 


Molière aime à se moquer des mirages de l’imaginaire, de l’esprit médiocre des hommes ordinaires  qui se croient séduisants, sages, cultivés, importants et considérés, alors qu’ils sont communs et si souvent soumis à leurs contingences, à leurs intérêts, à leurs désirs, à leurs caprices, à leurs fantasmes et à leurs peurs, faiblesses ; aveugles et sourds à toute alerte et incapables de tout discernement. Qui se rallient, le plus souvent, aux idées les plus banales, les plus convenues et les plus admissent du moment, sans se questionner sur leur pertinence et leur justesse, tant qu’elles ne leurs nuisent pas et qu’elles peuvent leurs être avantageuses.


Il aime tout autant ridiculiser les savants pédants qui loin de rechercher une compréhension du monde et de la vie par une réflexion rationnelle et critique, réduisent la philosophie à un bavardage complaisant, à une éloquence creuse et un moyen de se distinguer dans les salons, au lieu de s’interroger avec sincérité et de se remettre en question.


À ses yeux, les deux philosophes de la pièce sont des imposteurs. Molière illustre son propos en opposant "le fond", les divagations prétentieuses de Pancrace, constituées d’un long monologue inepte et chimérique sans cohérence, uniquement préoccupé par la controverse avec un confrère imaginaire et "la forme" le jeu de dupe de Marphurius qui privilégie une facétieuse structure rhétorique privée de substance où tout semble envisageable et où rien ne peut être tranché, à une réflexion objective et aboutie. Ainsi leur discours philosophique devient une aberration grotesque et cocasse, à faire rire et à faire réfléchir. 


En comparaisons, les deux Égyptiennes bohémiennes qui incarnent un univers de mensonges et de magies, où l’illusion, les tours de passe-passe et la manipulation sont l’essence même de leur profession, semblent moins corrompues que les deux philosophes. Car elles ne font que leur métier de "bonimenteuses". En confortant Sganarelle dans "son aveuglement" et en lui disant ce qu’il souhaite entendre, qu’il est "de bonne physionomie", et qu’il sera bientôt marié avec "une gentille femme" …  elles ne font que jouer leur rôle … "avec honnêteté" …. de chiromanciennes. Toutefois roublardes, elles s’abstiennent de répondre à la principale crainte de Sganarelle - "s’il deviendrait cocu en se mariant ?". Comment cela pourrait-il en être autrement ... Devant une telle évidence, fines mouches, elles font mines de pas comprendre et entonnent une ritournelle.


Si le dénouant de la pièce est d’une effroyable violence pour Sganarelle, toutefois, n’oublions pas, que le personnage de Dorimène est "l'objet sacrifié" de cette abominable situation. Toutefois, elle n’est pas une victime passive ou une héroïne de tragédie, prête à nourrir. Elle se montre pragmatique, tente momentanément d’en tirer une compensation, tout en spéculant sur la mort prochaine de Sganarelle, pour se défaire de cette situation.

Intelligente, elle est consciente de sa place et de son statut "d’objet sexué et d’échange", dans cette société phallocratique. Contrairement à Sganarelle, clairvoyante, elle ne s’illusionne pas, elle sait qu'elle ne peut envisager ou espérer un mariage d'amour, faute de dote, tout comme son soupirant qui n’en a pas et qui ne peut l’épouser, que son vénale père restera intraitable et la vendra quoi qui lui en coûte. 

Dès lors, opportuniste et combative, Dorimène affronte la situation avec sagacité. Si elle dissimule ses propres espérances macabres, urbaine, elle complimente Sganarelle, en le qualifiant de "galant homme". Elle le flatte pour le ménager, mais elle ne le dupe pas, car elle ne joue pas la femme soumise, fidèle et économe, qu'elle n’est pas.  Elle propose à Sganarelle, en toute transparence, son propre  marché, qui lui semble équitable à ses yeux. Elle prendra sa part, à Sganarelle de prendre la sienne … chacun devra sacrifier quelque chose et ainsi chacun vivra "heureux".

Grace à sa patiente stratégique, elle subvertit le système, se libère de la tutelle de son père et organise sa vie future où elle pourra enfin jouir de sa propre liberté, de son libre arbitre et de son corps, mais à quelle prix et conséquence.    


Malheureusement, Sganarelle n’a pas cette lucidité sur ce qu’il est, sur ce qu’il représente, sur la situation réelle et sur le prix à payer ; il veut croire que toute lui est acquis, qu’il a des droits, sans contrepartie. Il aime à s’imaginer qu’il est un prétendant de premier choix, séduisant, encore d’allure jeune, athlétique.

Il ne peut que déchanter lorsqu’il se confrontera à la réalité. Il ne fera que s’inquiéter, redouter, tergiverser, se dédire avec lâcheté et avec mauvaise foi, sans remettre en question le bien-fondé de cette entreprise maritale, ni rechercher et analyser ses propres et réelles motivations … et il en payera le prix fort …  


Si le constat d’une telle humanité est révoltant, affligeant et désespérant, Molière nous la dépeindre avec drôlerie, intelligence et une virulente férocité indispensable à sa compréhension.

Le Mariage forcé est représenté pour la première fois en janvier 1664, dans le salon de Anne d’Autriche (mère de Louis XIV) et devant la famille royale. Molière y joue le rôle de Sganarelle, un personnage inspiré de la tradition de la commedia dell’arte qu’il affectionne et dont il fera, au gré des pièces, un valet, un bourgeois, un bûcheron ivrogne, un tuteur possessif ou un barbon autosatisfait, souvent ridicule. 

L’origine italienne possible de son nom est éloquente : sgannare signifie désillusionner, dessiller, et s’applique sans peine à un personnage qui incarne un dindon de la farce qui découvre à la fin qu’il a été floué. 

Louis XIV, quant à lui, danse dans le spectacle, costumé en Égyptien, dans une chorégraphie de Pierre Beauchamps sur une musique de Jean-Baptiste Lully.

La version actuelle et jouée est celle publiée par Molière en 1668, plus courte que l’originale de 1664, amputée de deux actes et de l’abandon des ballets jugés trop onéreux.

Monsieur de Pourceaugnac (1669)

L’action de la pièce se passe à Paris. Elle s’articule autour de deux élégants jeunes gens, Éraste et Julie, épris l’un de l’autre. Du père de cette dernière, Oronte, bourgeois fortuné et autoritaire, qui a décidé de contrarier cette idylle et qui ambitionne d’imposer à sa fille, un époux de son choix. Et de ce nouveau prétendant, que personne n’a jamais rencontré, Léonard de Pourceaugnac, avocat de Limoges, "anobli" depuis peu et riche de quelques milliers d’écus d’or de rente de plus que le jeune galant évincé, et qui espère ainsi, par ce mariage, intégrer la haute bourgeoisie parisienne.


Révoltés par l’injuste décision paternelle, Éraste et Julie, amants sincères et résolus, décident d’empêcher ce mariage et d’engager d’émérites intrigants, Sbrigani et Nérine pour chasser le soupirant indésirable.


L’expédition matrimoniale du limousin, va se révéler cauchemardesque. Et successivement, Monsieur de Pourceaugnac va subir duperies, calomnies, humiliations et extorsions, tout cela orchestré de mains de maitre par ces comploteurs résolus et leur brillante équipe, tout en côtoyant une galerie de personnages personnages mémorables "apothicaire", "médecin", "homme de loi" et "exempt" haut en couleurs et tout aussi redoutables.


Molière s’en donne à cœur joie, en multipliant les niches et les supercheries pour amuser son prestigieux auditoire, Louis XIV, roi de France et la Cour. Évidemment, le fâcheux est chassé et l’inflexible père finira par consentir au mariage des jeunes amoureux. La comédie ne peut que plaire.


L’intrigue de la pièce "Les amours entravés d’un jeune couple par un père borné et despote" est une des plus communes et des plus usées du théâtre du XVIIème siècle. Habituellement "l’embarrassant promis" est un personnage secondaire, souvent un jeune benêt étudiant en médecine, un fastidieux homme de loi, un arrogant tartuffe, un riche vieillard ventripotent ou un pédant mondain horripilant. Cependant, dans cette pièce-ci, Molière en fait le personnage central et le rôle-titre. 


Il choisit un notable de province, bourgeois parvenu, naïf et prétentieux, au caractère vaniteux. Monsieur de Pourceaugnac s’imagine de toute évidence, qu'il lui suffit de paraître, fort de son argent, de son importance sociale, de sa petite particule apparue dernièrement, pour que la jeune première de la pièce tombe dans ses bras, sans qu’il n’envisage une quelconque répugnance ou opposition de sa part. Cette posture et cet état d’esprit le destinent à être raillé, ridiculisé et mystifié, sans ménagement. Ce présomptueux devient le protagoniste idéal à une comédie à succès.


Dans le théâtre de Molière, il y a fort de peu de provinciaux. Nous pouvons citer, Cathos et Magdelon (dans Les Précieuses ridicules, 1659), provinciales converties au "parisianisme". Puis, George Dandin (1668), qui est plus un campagnard anobli qu’un bourgeois de province. Et enfin, il y a l’embryon d’une comédie en un acte, La Comtesse d’Escarbagnas (1671), qui met en scène une authentique noble de province de retour de Paris. Éblouie par l’art de la conversation, les manières et les usages instituées à la Cour, décide d’instaurer ces usages, dans sa demeure d'Angoulême … Cette petite pièce est considérée comme le pendant de Monsieur de Pourceaugnac. Toutefois ce dernier n’est pas un aristocrate mais un bourgeois-gentilhomme, "anobli de fraîche date", comme l'était déjà, Arnolphe (dans L’École des femme, 1663) ou comme le sera Monsieur Jourdain (dans Le Bourgeois-gentilhomme, 1670).


Ainsi, avec ses veines prétentions aristocratiques, Monsieur de Pourceaugnac, alliant l’état de bourgeois, de provincial et de limousin, ne peut qu’être que le flamboyant dindon de la farce, pour un distingué public parisien, au jugement cinglant et impitoyable. 


Sachant qu’à cette époque, dans la littérature, "le provincial" ne peut qu’être vaudevillesque, devenu une commune silhouette grotesque du théâtre comique. L'infériorité "géographique" n'est qu'un substitut de l'infériorité "sociale" de l’époque. Et de surcroît, les habitants de Limoges sont souvent accablés d’une déconcertante et injuste réputation de balourdise et de stupidité, rejoignant ainsi le bataillon des bouffons provinciaux et concurrençant le type "normand ou picard", au même titre que "le bourgeois". Sans oublier que depuis fort longtemps, ce dernier, quelle que soient sa fortune et sa puissance, est relégué à une humanité jugé médiocre, inférieur par "naissance" à l’inégalable "aristocrate" quand bien même, il vivrait à la campagne.


Cette opposition entre Paris et la province a une origine très ancienne. Elle atteint son paroxysme avec le règne personnel de Louis XIV qui instaure la mise en place d’un pouvoir absolu, l’affirmation de son "droit divin", la construction du château de Versailles et la centralisation de ses services administratifs, la subordination de la noblesse à sa volonté propre, le contrôle et la censure de la presse et la domination de l’Europe, par de continuelles guerres.

Dès lors, Paris/Saint-Germain-en-Laye/Versailles deviennent le centre de la vie politique, sociale, économique, culturelle et artistique de la France, toute entière. Mais cette envieuse situation ne doit pas cacher la réalité de la vie quotidienne en ville, sans service d’eau courante, sans voirie, sans éclairage, ni sécurité dans les rues, derrière les façades cossues, se cachent souvent l’inconfort et la saleté.


Alors que la province française semble s’éloigner, se replier sur elle-même, réduite au rôle de réservoir et de pourvoyeuse de seigneurs qui, obligés de demeurer à Versailles pour être vus du Roi, se voient également réduit à extraire, sans trêve, de conséquents revenus de leurs propriétés de province afin de maintenir leur coûteuse position à la Cour. Ces nobles au mépris ostentatoire, se considèrent, à tort, supérieurs à ces gens de province, les jugent rustres ou ignorants, tout en les exploitant sans vergogne. Ce comportement et cette attitude ne peuvent qu’engendrer qu’amertume et ressentiment. La province en devient rancunière et dresse inlassablement la liste de ses griefs envers Paris, tout en jetant avec avidité son regard dans ce miroir obsédant et méprisant, tentant de ressembler à son modèle inaccessible. Chacun rêve de s’y illustre et de s’y anoblir.


Dans cette pièce, pour parfaire l’illusion et donner plus de vraisemblance et de consistance au "comique rural", Molière utilise avec adresse, quelques particularités pittoresques, plus généralement attachées à la province, comme "les vieux titres de Consul ou d'Élu" et fait allusion aux généalogies à la filiation interminable et aux ramifications tentaculaires, "à la mode bretonne" et à quelques "références folkloriques" rigoureusement exactes, et plaisantes pour le spectateur, du fait même de leur exactitude. Tout comme, il introduit, au fil de l’intrigue, des personnages burlesques, accablés d’accents provinciaux ou d’origines étrangères, tels que "un marchand flamand, Lucette languedocienne, La Picarde, des gardes-suisses" qui ne font que renforcer la farce et un jugement critique sur tout ce qui n’est pas parisien.


Bien entendu, Monsieur de Pourceaugnac n’est le représentant d’aucune province en particulier, tout au plus, il symbolise une idée de "la province". Tout comme, la pièce n’est pas non plus une étude étayée sur le caractère et les mœurs "du bourgeois de province" de la France de la seconde moitié du XVIIème siècle. En revanche, elle est une satire partiale et à dessin, pour divertir un auditoire choisi.

De nos jours, cette farce permet, surtout, de révéler à nos yeux de contemporains, la manière déformée et fantasmagorique, dont la "haute noblesse" et les spectateurs parisiens percevaient, avec mépris, les provinciaux et la vie en province. 

La satire théâtrale construite autour du bourgeois et du provincial se poursuit jusqu’au milieu du XXème siècle, avec Eugène Labiche (1815-1988), George Courteline (1858-1959), George Feydeau (1862-1921), qui en proposent une vision des plus déplorable et caricatural. Ces auteurs sont d’ailleurs toujours encore très joués. Cette satire se maintient avec "le théâtre de boulevard" et "le café-théâtre" qui aiment à les convoquer et à s’en moquer.


Autre spécificité intéressante de la pièce, si la plupart des personnages de "bourgeois" dans le théâtre de Molière, "dominent" confortablement leur microcosme, du moins un temps. Ici, Monsieur de Pourceaugnac est comme rejeté et accablé, avant même qu’il n’apparaisse sur la scène et qu’il ne se confronte aux redoutables conspirateurs. Dès les coulisses, il semble indésirable à la multitude parisienne, qui, à son allure et à ce qu’il incarne, le moque et le conspue allègrement et l’accule de tous côtés et le contraint à faire une entrée fracassante sur le plateau.

Dès lors, pour ne pas perdre la face, à peine montre-t-il le bout de son nez, que Monsieur de Pourceaugnac s’en offusque bruyamment et apostrophe le public, brandit rageusement le poing et bombe grotesquement le torse, tout en menaçant l’auditoire de terribles représailles, qu’il ne peut, évidement, tenir et ne nous parait que plus ridicule et pédant.


Monsieur de Pourceaugnac, est, ainsi, jeté en pâture, sous nos yeux et ceux amusés de Sbrigani, qui s’en délecte et qui utilise cette piteuse situation pour mieux le ferrer et mettre en place les pièges fomentés. 

Désormais, Monsieur de Pourceaugnac n’est plus qu’une proie dont on se joue. Il doit continuellement s’extirper des multiples chausse-trapes et terrifiants traquenards qui s’abattent sur lui. La fuite semble devenir sa seule échappatoire pour survivre.

Si, à son arrivée à la Capitale, il avait tendance à plastronner, tout en s’étonnant avec une grande naïveté des premières les mystifications qu’il prenait pour des particularités parisiennes, plus la pièce avance et  après tant de déboires accumulés, Monsieur de Pourceaugnac nous apparait touchant et vulnérable. Face à l'adversité, il se débat. La dérobade, l’esquive s’imposent, allant jusqu’à accepter l’ultime humiliation, tant il a peur d’être pendu, "tel un manant", et ainsi, perdre la vie et renoncer à toutes ses naissantes prétentions aristocratiques.

Ainsi, loin, de Limoges, de sa famille, de ses amis et connaissances, Paris devient, à ses yeux, progressivement une ville mystérieuse, inhospitalière, menaçante et effrayante pour l’étranger qu’il représente. Lui, si confiance, dorénavant, la tristesse et l’angoisse le tenaillent, l’effroi et la défiance le submergent, tout semble hostile, lui qu’on désigne comme une bête à saigner.


Évidemment, dans son infortune, Monsieur de Pourceaugnac, que l’on fait passer pour fou, sera confié à deux redoutables médecins, autre élément comique de la pièce.

Contrairement aux précédentes farces moliéresques, ces médecins ne sont pas des imposteurs, mais issues de la faculté, ce qui de surcroit décuple la supercherie scientifique et morale de ses personnages, tant ces vaniteux fossoyeurs sont plus prompts à faire mourir leurs patients qu’à les soigner. 

Molière en utilisant avec maitrise un abscons salmigondis jargon médical, soutenu par un extravagant raisonnement thérapeutique, édifie une féroce diatribe, d’une grande pertinence et drôlerie. La démonstration est jubilatoire et la dénonciation réjouissante pour le spectateur. 


Sachant qu’au XVIIème siècle, la médecine est péremptoire alors qu’elle est balbutiante. Elle n’arrivait pas à reconnaitre et théoriser la maladie, incapable de la diagnostiquer avec certitude, de la traiter réellement, donc de soigner réellement le patient, tout en, malheureusement, utilisant des médications intrusives, douloureuses et spécieuses qui finissaient souvent par tuer le malade, plus rapidement que la maladie, elle-même.

Une simple fière pouvait vous conduire au tombeau, toutes douleurs provoquaient des angoisses terribles et une peur de la mort incommensurable. Ainsi, la maladie ne pouvait qu’être et demeure, encore, une machine à "l’imaginaire". Par conséquent, pour Molière un matériau de jeu inépuisable et un motif d’imposture à dénoncer.




Fuite ignominieuse 

Paris 

Cependant, dans ce Paris hostile et dangereux, l’ingénu Monsieur de Pourceaugnac peut nous apparait touchant et vulnérable. Car, c’est un homme de bonne foi qui vient "prendre femme" dans une société patriacale où les hommes, pères et  maris sont les maitres. 


Autres personnages ridicules à traiter,  Oronte, le père de la jeune fille et les médecins, l’avocats 


L’autre grande force de cette pièce est la scène du faux mariage forcé. 

After Hours de Martin Scorsese


La pièce 


Monsieur de Pourceaugnac, tout sot et suffisant qu’il soit, il n’en demeure pas moins une victime. Si n’y a pas la mort du protagoniste, comme dans la pièce Les Jumeaux Vénitiens de Carlos Goldoni, la mésaventure parisienne de Monsieur de Pourceaugnac peut paraitre à nos yeux de spectateurs contemporains, d’une effroyable et injuste cruauté, car les rires sont construits, au dépend d’un individu qui par sa singularité et un prétexte dramaturgique banal, autorise l’auteur, à le malmener, à le piéger, à s’en moquer, pour l’unique plaisir de son parterre illustre et tout puissant. 


Toutefois, la situation sociale, historique et politique de l’époque, tout comme la tradition culturelle 


n’en demeure pas moins terrifiante et immorale et ne peut que nous laisser un goût amer et un sentiment de malaise, et tant mieux …..



La Comtesse d’Escarbagnas, noble veuve provinciale, est de retour chez elle, après un voyage de deux mois à Paris. Voyage qui lui a permis de voir "toute la Cour" à Versailles. Elle fut éblouie par l'étiquette pratiquée par les gens de la Cour, leur conversation, leurs manières, leurs usages. Elle s'est bien jurée de faire pratiquer en sa propre demeure d'Angoulême le train de vie des "gens  de qualité".



    

Monsieur de Pourceaugnac est une comédie-ballet représentée pour la première fois au château de Chambord, pour le divertissement du roi de France Louis XIV, le 6 octobre 1669, et donnée pour la première fois en public à Paris, au théâtre du Palais-Royal, le 15 novembre 1669.

Le rôle titre est joué par Molière 



    

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