Regard du metteur en scène 

"Les histoires d’amour finissent mal, en général - Les Rista Mitsouko"

J‘ai toujours été fasciné par la vie conjugale, cette étonnante et subtile résultante alchimie née de deux attirances ou d’une volonté sociale. Alliant toutes les variations de l’épanouissement à l’incarcération du corps et de l‘âme, de la complicité aux contradictions affectives et intellectuelles, de la sérénité figée à la sublimation affichée que deux êtres peuvent inventer.


Tout aussi troublantes sont les tentatives constantes de conciliation, de réconciliation, cette surprenante capacité à s’agglomérer, à ne rien dénier de l’autre et de soi, ballotant entre lucidité, illusion, aveuglement et déni, prêt à s’accommoder des pires avatars engendrés, usant d’artifices jusqu'à l’éclatement ou au renoncement total de soi. Oscillations périlleuses entre haine et désir, le regard d’autrui ne peut tout comprendre et ne peut tout entendre de ces multiples nuances et revirements, de ces pactes scellés en secret, de ces jeux érotiques, de leurs absences, de ces plaisirs offerts et quémandés, quelquefois arrachés, de ces colères façonnées, expulsées, de ces tendresses soumises, de ces 


Dessin de  Laurence  Cernon 

rancunes affectionnées, de ces blessures amnistiées, de ces fêtes orchestrées. Tour à tour danses et duels, les individus pactisent, semblant ignorer le stratagème. 


Dans nos sociétés, le couple fut et est encore, dans des proportions moins fanatiques, célébré et encensé, boursouflé d’images d’Epinal, sanctifié sur l’autel de la République ou de Dieu, il est la vitrine d’une société établie, le fondement d’une morale religieuse, d’une prospérité économique, d’un idéal philosophique. L’adultère n’en existe pas moins, chaque époque le sanctionne, le conspue, le tolère à sa manière, s’en accommode. Lorsque la fête est finie, plus prosaïquement, l’individu se doit de s’acclimater des désillusions, des humeurs, des frustrations de chacun, des désirs qui taraudent. 


Dans cette œuvre, loin du puritanisme victorien et ses affres, l’adultère n’est pas une aventure scandaleuse. Dans nos sociétés contemporaines, où le divorce est admis et coutumier, où la liberté sexuelle est affirmée et affichée, l’adultère n’est plus la cause majeure des séparations. Alors, il se doit de véhiculer une image et une expression de la force de vie, un épanouissement érotique, une déambulation constructive sur le lien amoureux, sur le choix d’un idéal, avec morale à la clef si besoin, rien d’inédit à cela. Pourtant dans la pièce "Trahisons", cette liberté des mœurs semble mystérieusement prendre des allures de ravages et de destructions. La débauche perd vite son allégresse passant lentement du côté du désespoir et de la mort. Ces débordements érotiques ont quelque chose de hagard et de crépusculaire, malgré la gaieté et les trépidations de sa découverte, un goût de fuite émerge, une quête d’ivresse frénétique exsude de ce tourbillon insatisfaisant. Jouir ne suffit plus. La liberté est souvent plus inquiétante qu’une contrainte détournée et la jouissance une sentence difficile à assumer, révélant notre médiocrité, notre constante insatisfaction, nos peurs prêtes à nous engloutir.


Bien-sûr, Harold Pinter ne rédige pas une étude sociologique sur l’adultère, ni ne nous conte l’histoire amoureuse d’un trio, il préfère nous décrire le parcours d’individus entremêlés, enchevêtrés d’illusions et d’ambitions. Les rapports amoureux ne sont qu’un environnement riche à utiliser car complexe, confus, difficile à appréhender et à analyser, regorgeant de pièges et de duperies, d'égarements, de tentatives échouées ou esquivées, de désirs comblés ou frustrés, d’accommodements, d’impuissance. Les rapports amoureux permettent également d’exposer de manière flagrante la hiérarchie entre les hommes, leurs façons d’établir des contacts, de communiquer, de résoudre leurs conflits et leurs frustrations, l’équilibre entre l’ordre et le désir de liberté qui émane de chaque individu etson adaptation aux règles émises d’une société. Il s’agit de révéler tout particulièrement la capacité des hommes et des femmes à engendrer des rapports de domination et d’assujettissement avec autrui. Pourtant, ces créatures n’en demeurent pas moins émouvantes. 

C’est tout cela qu’il nous offre de découvrir. 


Les comportements et les actes de ces personnages découlent-ils du tempérament même de l’homme - son essence? Sont-ils irrémédiables, contingents?


Si l’homme est réduit à la cruauté et à la violence, terrifiante conclusion, ne pouvons-nous donc pas aspirer à un cheminement moins sanglant? Ces achoppements ne sont-ils pas les effets inhérents, amplifiés d’une société démentant la nature de celui-ci, exploitant et jugulant plus qu’épanouissant l’individu, bien que semblant lui donner toute liberté ? 

Que pouvons-nous attendre d’individus issus de telles sociétés, que peut-on y vivre et y construire en leurs seins ? La dite "nature de l’homme" n’est-elle pas une efficace excuse jetée en pâture par celui-ci et ses cités meurtries.

Il y a plusieurs années, j’ai découvert le texte de Trahisons de Harold Pinter. J’ai été profondément touché par la noirceur et le pathétisme du parcours des protagonistes, leur manque évident de foi, de passion, leur incapacité à exprimer leurs souffrances, leur aisance à mentir, à détourner et à utiliser la naïveté de chacun. Leurs actes et leurs discours me semblaient n’être que parodie. Un cache-nez confortable dissimulant mensonges, inquiétudes et doutes, amertumes et désillusions.Ne réduisent-ils pas l’amitié à une partie de squash, la réussite professionnelle à des voyages outre-atlantique, l’art à de l’argent bien gagné? Ne veulent-ils pas faire de l’adultère une sorte de manie ou de passe-temps mondain, telle une enivrante coupe de champagne, délicieusement futile à boire cul-sec? Quant au couple, n’apparaît-il pas comme une mascarade, aux rites bourgeois essoufflés et dénaturés?


À vingt ans, un tel constat est affligeant. L’amitié, l’amour, la passion, l’art ne sont pas des plaisanteries. Tout cela ne serait donc que toquade, piège, mirage? Tout irrémédiablement s’étiole, se détériore, se corrompt, s’évanouit. Ne resteraient-ils donc de nos convictions, de nos passions, de nos engagements que cendres? - Vision peu engageante d’un avenir proche, que l’on réfute, préférant se voir parer d’autres oripeaux moins miteux.

Néanmoins, le désir d’explorer tenaille et stimule nos vingt ans, et "tant mieux". Quitte à jouer ces adultes que nous ne sommes pas encore, nous explorons cette farce. Nous tentons d’en découvrir sa teneur, pressentant que celle-ci est plus qu’une facétieuse étude de mœurs de quelques individus, plus que le désenchantement de la jeunesse perdue et de ses rêves abandonnés et d’un théâtre dit "bourgeois".  

Si cette première expérience fut enrichissante, elle n’en demeura pas moins une ébauche, trop peu aboutie pour me satisfaire.


Une dizaine d’années plus tard, j’ai fait part de mon désir de poursuivre l’exploration de cette œuvre en la mettant en forme. J’ai décidé de proposer à deux comédiens atypiques de talent de faire partie de l’aventure, l’un venant du cirque et de la commedia dell’arte et l’autre du "clown" et de la danse. Chacun rompu à l’art du masque et apte à utiliser consciemment son corps comme un langage spécifique, à le dissocier de "la parole dite" et à lui donner sa propre impulsion. Car si les personnages sont marqués par la représentation sociale, symbolisée par le langage verbal et une certaine attitude corporelle, le corps est la part la plus animale de l’individu, un contrepoint à la désespérance, la manifestation du refus, des désirs cachés, enfouis, sa survie. Si les émotions sont les réponses aux vicissitudes quotidiennes et aux événements exceptionnels de l’existence, le corps devient le régulateur des émotions lorsque celles-ci se révèlent trop vives ou quand l’individu ne peut les exprimer. Le corps se déformera, se tordra, s’affaiblira, s’évanouira, s’autodétruira si le faut. Mais il exprimera la dualité, la douleur.


Dès les premières lectures, cette œuvre se révéla tout aussi foisonnante que lors de sa lointaine découverte. Une multitude d’interrogations, de sensations continua de surgir, confortant ma volonté de donner un avenir concret au montage de cette pièce, afin de tenter d’en percer la vitalité, les arcanes, d’en parcourir tous les dédales, et de confronter ma démarche à une réalisation effective. 


C’est ce que l’Anpe Spectacle de Paris, par l’entremise de Marie-Christine Magron,  nous permit de réaliser, en nous proposant d’élaborer et d’exécuter une présentation de notre projet à l’Auditorium de l’agence, rue de Malte, en novembre 2005. Notre travail artistique se concentra sur l’exposition et la restitution de la violence des personnages, les développements de ces fondamentaux et une articulation scénique globale de la pièce. Cette présentation révéla le bien fondé des hypothèses émises, telle la place prépondérante du langage et son utilisation, l’incapacité des protagonistes à agir et les choix scéniques adoptés. 

Grâce aux enseignements acquis lors de la présentation publique du projet et notre travail théâtral actuel, nous espérons parfaire ce spectacle et lui donner une cohérence et un aboutissement durable.




Quelle qu’elle soit, une œuvre théâtrale n’est-elle pas qu’une projection, qu’un fragment, qu’une représentation, qu’un détournement? Un seul homme peut-il en percevoir, en révéler, en transposer toute la teneur, tous les méandres, et s’il en est capable, l’accomplira-t-il sans amputer, sans aliéner l’œuvre, malgré sa volonté, sa précaution, sa soif de vérité ? L’homme n’est-il pas réduit au précaire, à l’inachevable, au tâtonnement, à l’humilité ? Mais l’accomplissement ne doit-il pas prévaloir malgré son échec probable et ces incertaines conséquences



Patrick Simon Jouvence