Regard sur l’oeuvre de Harold Pinter
PINTER OU LE MASQUE DE LA VÉRITÉ
«Dans les pièces de Pinter, les mots constituent le plus souvent un instrument de domination, un moyen non pas de communiquer mais d’assujettir autrui. Sous le déguisement du discours logique se cache un langage poreux, évasif, peu fiable, le verbalisme affectif de la tromperie. Conscient du pouvoir incantatoire "hitlérien" du langage, Pinter montre comment les mots peuvent servir de support à une conduite d’évasion, comment ils peuvent aussi devenir un jeu cruel ou céder la place de manière significative à des battements de tambour, à des fous rires nerveux, à des sons inarticulés. »
«Le moteur essentiel de son travail d’écriture est sa volonté d’arracher le langage à la pollution. Comment démolir le cliché, faire rendre gorge aux mots, dévoiler la tricherie ? Car révéler le mensonge des mots, c’est démystifier la pensée. En exposant les contradictions du langage, Pinter remet en question le langage du pouvoir, les modèles établis de l’idéologie dominante dont le conservatisme est dissimulé, et qui exercent des pressions, manipulent, imposent des besoins artificiels. Pinter ne se met pas au service d’une lutte idéologique, mais son œuvre n’en est pas moins un témoignage et un réquisitoire. Elle constitue un témoignage au second degré, d’autant plus important qu’il n’aura pas été volontaire. »
«Comme Nathalie Sarraute, Pinter s’intéresse à la vérité profonde des êtres, faite de palpitations imperceptibles. Convaincu qu’on ne sait jamais rien de certain sur autrui, que l’authenticité du "moi" est cachée sous la carapace des clichés, il respecte la complexité et la variété des mouvements intérieurs, saisit les jeux de physionomie, les regards, les moindres intonations et inflexions de voix indiquant les émulsions secrètes, les mouvements sous-jacents et compliqués qui propulsent le langage. Véritable dialogue des subconscients, son dialogue souligne toujours au maximum la différence qui peut exister entre le sens littéral et l’intentionnalité. »
«Pour rendre le public attentif aux résonances subconscientes, Pinter brouille les signes de la grammaire théâtrale usuelle, casse les habitudes du spectateur passif, transforme le discours rationnel classique. Comme les musiciens de l’école sérielle, il supprime les fonctions privilégiées de certains accords fondamentaux, n’établit aucune distinction entre dissonance et consonance, crée une tension qui n’est plus fondée, comme dans l’écriture musicale traditionnelle, sur une succession de départs, de suspensions et de repos, mais sur l’absence d’accords consonants, "les coq à l’âne" et sur les incessantes fluctuations subconscientes des personnages qui changent constamment et secrètement la situation dramatique. Pinter se sert des silences comme éléments de tension. Tels des joueurs disputant un match, ses personnages, s’observent, ont entre eux des rapports obscurs, des réactions brusques, inexpliquées, parfois menaçantes.»
Ces fragments sont extraits de l’ouvrage "PINTER OU LE MASQUE DE VERITE" de Daniel Salem - Editions Presse Universitaire de Lilles. C’est une version abrégée de la thèse de doctorat d’Etat Daniel Salem, soutenue le 27 octobre 1980 devant l’Université de Paris III
LE MAITRE DE LA FRAGMENTATION
«Le théâtre de Pinter est l’exemple le plus représentatif du théâtre de la fragmentation. Son œuvre est une réponse à la société de l’après-guerre, marquée par l’holocauste et la menace atomique. C’est un théâtre dans lequel les paroles et les êtres ne peuvent plus se raccrocher à des repères solides.
Ce sont des êtres fragmentés, incapables de rassembler les morceaux épars de leur identité ou de leur passé. La fragmentation est présente tel un motif en filigrane qui détermine, de façon sous-jacente, le style de cette œuvre.
Chez Pinter, on assiste à une fragmentation des mots, des êtres, des relations, du souvenir. Il n’y a plus que des fragments de vérité.
Son œuvre est en constante ouverture, car elle est parcourue de failles dramatiques construites autour de la fragmentation des êtres, des sentiments et des relations.»
«Il existe d’autres types de silences, ceux qui n’apparaissent pas de façon typographique, mais sur lesquels les personnages font des commentaires. Dans Trahisons, les silences sont introduits verbalement. Robert discute d’une impasse dans sa conversation avec Emma. Il pense qu’il n’y a pas grand-chose à dire sur les trahisons. Les silences envahissent le texte à la fois de façon matérielle et thématique.
On les savoure ou on les redoute. Les silences peuvent véhiculer un nombre infini de significations. Refuge, mystère, refus, force ou bien faiblesse, on peut presque tout exprimer par des silences.
Mais un fait reste commun à toutes ces possibilités: c’est que les silences fragmentent le texte à la fois de façon métaphorique et littérale. Ils accentuent plus un échec de la mise en relation qu’un échec de la communication, et ils sont "à double tranchant" … »
«La séparation et la tromperie font intégralement partie de la tradition conservatrice de la "pièce bien faite". Lorsqu’elles traitent de problèmes vaudevillesques, ces pièces sont toutes tissées autour d’une série de trahisons suivant l’éternel schéma triangulaire.
«Les séparations chez Pinter servent souvent de prétexte à une nouvelle orientation, une modification des alliances dans un contexte général de jeux de pouvoir.»
Dans Trahisons, l’union n’est nommée socialement qu’après avoir été détruite. Le nom du couple marié est prononcé une fois, lorsque Robert découvre l’éventualité d’une liaison entre Emma et Jerry, à cause de la lettre de Jerry qui lui est remise par erreur au bureau de l’American Express à Venise. Le statut social de ce couple marié, de même que le choix de Venise, éminemment romantique et chargé d’émotion, est démythifié. À ce stade, Robert et Emma ne sont plus que des étrangers. On pourrait l’interpréter comme un écho au Retour, qui s’achève sur le même constat, entre intimité et séparation absolue.»
Ces fragments sont extraits de l’ouvrage "HAROLD PINTER: LE MAITRE DE LA FRAGMENTATION" de Brigitte Gauthier - Editions l’Harmattan. Brigitte Gauthier est agrégée d’anglais, Maître de Conférence à l’Université de Paris X-Nanterre. Traductrice et l’auteur de "Histoire du cinéma américain" et de différents ouvrages sur la technique du scénario